Les villes fantômes

Habituellement, ce qui motive le pratiquant d’Urbex (exploration urbaine) qui s’introduit dans un bâtiment désaffecté est de rechercher les traces de sa fonction passée, de sentir le contraste entre le silence et la solitude qui y planent et l’animation de ce qui fut un lieu de travail, de passage, de vie.
En Chine, peu de bâtiments restent en suspens après leur fin de vie du fait des opérations immobilières qui consistent à raser à blanc des quartiers entiers pour construire des tours d’habitations pour la classe moyenne supérieure émergente.
En revanche, on peut y pratiquer un Urbex d’un tout autre type. En effet, si certains « nouveaux quartiers » sont proches des centres villes et donc trouvent vite preneurs, l’opportunité d’autres opérations immobilières est nettement plus discutable, et nombre de quartiers flambants neufs n’ont jamais connu d’autre vie que celle des mingongs, travailleurs migrants venus des campagnes en quête d’un salaire (un peu) plus élevé; un nombre improbable de tours d’habitations haut de gamme, bureaux, centres commerciaux, théâtres… ont une apparence normale de l’extérieur, mais qui s’approche verra bien souvent que l’intérieur n’est pas terminé, ou s’il l’est, il n’a nul occupant ou utilisateur.

Quelques cas de villes fantômes ont connu une relative célébrité, mais on peut en trouver dans quasiment toutes les grandes agglomérations, voire en pleine campagne.

Quelques exemples

Ordos

Cette ville de Mongolie-Intérieure était destinée à devenir le nouvel Eldorado grâce à l’extraction du charbon, abondant dans cette région. Une ville conçue pour un million d’habitants a surgi de la steppe avec son immense bibliothèque, son aéroport, ses centres commerciaux, tous dans un style célébrant de façon tapageuse l’héritage mongol… Puis le cours du charbon s’est effondré, provoquant la fermeture des mines et le départ des ouvriers, cadres, mingongs, et c’est tout juste 10 000 personnes qui vivent encore dans cette ville.
Si vous vous ennuyez au travail, dites-vous que vous auriez pu être agent immobilier à Ordos.

Centre Artistique, lointaine banlieue de Pékin

Le « centre 798 », ancienne usine d’électronique reconvertie en espace artistique, est assez couru à Pékin. Quelqu’un a du se dire qu’en construisant ce genre de centre ex nihilo quelque part entre les 6e et 7e périphériques de Pékin, on pourrait rencontrer le même succès. Ce qui, étrangement, n’a pas été le cas. En revanche, on y trouve de la bière belge.

Lac Tai

A deux heures de route de Shanghai se trouve un grand lac d’eau douce avec plusieurs îles accessibles depuis la rive Est.
Des promoteurs ont du estimer que des nouveaux riches shanghaïens chercheraient à s’échapper à la « campagne » et ont donc construit de véritables villes à la campagne sur une partie de la rive, avec des immeubles pour les classes moyennes, des bungalows pour les gens qui en ont les moyens, et des villas pour ceux qui en ont encore plus, division que n’aurait pas reniée Speer, sans oublier une promenade aménagée sur le lac avec fausses jonques et fausse roue à aubes monumentale, mise en scène kitsch à souhait qui voit défiler des dizaines de couples pour des séances de photos de mariage. Si le site voit un peu de fréquentation le week-end, la plupart des appartements n’ont apparemment jamais été occupés et les villas sont envahies d’herbes folles.

Hangzhou, le petit Paris

Xiamen, district de Jimei

Imaginez-vous marcher à travers la Défense ou Lujiazui (quartier d’affaires futuriste de Shanghai), à ceci près qu’il n’y aucun autre être humain à portée de vue. On y trouve des immeubles de bureaux aux styles modernistes ou d’inspiration traditionnelle, un centre d’art photographique, une station de métro sans métro (à moins que ça ne soit un parking sans voiture), une salle de concert (qui affiche tout de même quelques dates), mais pas de restaurant ni même de supermarché.

Immobilier

Dans ces quartiers, celui qui chercherait acheter un appartement aurait l’embarras du choix : il y a en effet plus d’agences immobilières que de supermarchés. Chaque agence compte une dizaine d’agents en costume rangés en rangs d’oignons derrière des ordinateurs, et chaque matin a lieu un briefing de style militaire. A quoi occupent-ils leurs journées ? Mystère. En tout cas, ils ne manquent pas d’imagination pour vanter leurs appartements, avec un succès tout relatif. Ainsi au terminus de la ligne 11 du métro de Shanghai, qui dessert la ville satellite de Kunshan, les sièges et mains courantes sont recouvertes de prospectus pour des programmes immobiliers. En traversant Kunshan, on voit des agents installés au bord de la route héler les voitures, car c’est bien connu, on achète souvent des appartements au bord de la route !

Mais comment expliquer l’apparition d’autant de quartiers fantômes ?
Il y a bien sûr le poids des grands groupes (souvent étatiques ou para-étatiques) de BTP/constructeurs dont la raison d’être est de construire. Un autre facteur est que les gouvernements locaux tirent une partie de leurs ressources de la vente de terrains, ce qui pousse à mettre en chantier des nouveaux ensembles sans discernement.
Un autre aspect du problème est un phénomène bien chinois qu’on pourrait appeler « surinvestissement » : les banques, fonds d’investissement et parfois les particuliers chinois sont assis sur des montagnes de devises qu’il est difficile de faire sortir du pays du fait d’un strict contrôle des mouvements de capitaux (avec un succès tout relatif néanmoins), et qu’en outre les placements traditionnels rapportent peu voire rien du fait de l’inflation, les Chinois placent leurs billes dans tout projet qui se présente à eux, même quand une rapide analyse montrerait que le retour sur investissement est hautement improbable, pour dire le moins.
Enfin, un autre trait purement chinois entre sans doute en compte : la propension à imiter. Sur tout marché, quand une première entreprise sort un nouveau produit, il suffit d’un an, voire moins, pour que des dizaines de copies apparaissent. La même logique s’applique sans doute à l’immobilier : quand un premier quartier est mis en chantier et trouve preneur, des dizaines sont à leur tour mis en chantier, y compris au milieu de la steppe.

Jusqu’à quand ?

Il y aurait un stock de logement invendus tel qu’au rythme actuel des ventes, il faudrait deux ans et demi pour tous les écouler, à supposer que des acheteurs se présentent. Sans compter tous les ensembles actuellement en chantier et qui vont arriver sur le marché entre temps…

Le gouvernement central, qui soutient à bout de bras le secteur de la construction, est censé le « dégraisser », dit-on, de six millions d’emplois en 2017, mais craint par-dessus tout les troubles sociaux que cela pourrait engendrer.

En attendant, la « bulle » gonfle, et ferait presque passer la crise espagnole pour un épiphénomène.

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